Histoire et histoires : le Christ dit de Veyrines

Article publié dans le bulletin communal de Saint-Symphorien-de-Mahun « l’Echo du Mahun » N° 62 d’ avril 2022 (https://www.saint-symphorien-de-mahun.fr/bulletinsmunicipaux/bulletin-municipal-n-62). Cet article a été rédigé par Philippe Duclaux et Jean-Marc Janin, deux habitants de Saint-Symphorien-de-Mahun qui travaillent de longue date sur l’histoire locale.

Depuis 1923, un Christ, en bois de noyer, et d’une taille d’un mètre soixante-quinze, est entreposé à Annonay. Ce Christ dont le visage est surmonté d’une couronne d’épines et orné d’un collier de barbe ne possède plus de bras. Toute une histoire le lie à Saint-Symphorien-de-Mahun.

Au début des années 1920, César Filhol, fondateur des Amis d’Annonay et du Vieil Annonay, recherche dans les villages environnants des objets pouvant lui permettre d’ouvrir un musée. L’église de Veyrines est alors dans un triste état et il pense à l’autel en bois qui s’y trouve et que le toit de la nef ne protège guère. C’est lors d’un repérage que l’un de ses délégués découvre ce Christ en noyer qui se trouve dans le bûcher de la cure de Saint-Symphorien. Bien que fortement dégradé, puisque les bras sont manquants, cet objet retient fortement l’attention de César Filhol, « bien que très incomplet, ce qui en reste est très curieux comme sculpture et mérite d’être conservé, la tête couronnée d’épines est impressionnante et presque entière, le corps est plus détérioré […]. En tout cas c’est une pièce à ne pas laisser échapper. »

César Filhol s’enquière donc, auprès de Monsieur Archier, curé de Saint-Symphorien, de son histoire. Plusieurs versions contradictoires sont relevées. L’une d’elles, étayée par des souvenirs du doyen de la paroisse, Monsieur Montagne, alors âgé de 87 ans, raconte que cette statue monumentale, à taille humaine, aurait été placée pendant de nombreuses années sur une croix à la cime du village de Saint-Symphorien. Elle se serait ensuite retrouvée à la cure pendant plusieurs années, avant que le curé Sagnard, nommé en 1875, ne fasse ériger lors d’une mission une nouvelle croix au bas du village pour porter ce Christ. En 1912, les intempéries la firent tomber et depuis cette date le Christ est resté dans le bûcher du curé du village. Les bras ont-ils été cassés à ce moment-là ? Ont-ils été brûlés par la cuisinière comme cela a souvent été dit ? Nous ne pouvons pas l’affirmer.

Le doyen du village attribue les origines de cette statue à Lamastre. Elle daterait du XVII°siècle[1]. Où ce Christ était-il avant le XIXe siècle ? Nous l’ignorons. Néanmoins, il est intéressant de noter que dans la Revue du Vivarais de 1928, Robert Poidebard évoque le fait que César Filhol raconte qu’un curé lui a dit que celui-ci pouvait provenir de la Chartreuse de Bonnefoy[2], où des religieux pratiquaient la sculpture. Une maison de Saint-Symphorien, au lieu-dit Mialier, possède une pierre encastrée dans un mur qui sur deux faces montre la croix des Chartreux[3]. Un autre lien avec Bonnefoy ?
Depuis 1923, le Christ de Veyrines est donc installé à Annonay, d’abord au musée d’Annonay situé aux Platanes, puis à partir de 1973, dans le nouveau musée qui porte le nom de César Filhol[4]. Son appellation de Christ de Veyrines provient-elle du fait qu’il a été obtenu par César Filhol alors que celui-ci cherchait à récupérer le maître-autel en bois de l’église de Veyrines, ou du fait que celui-ci aurait été installé un temps à Veyrines comme certains l’ont affirmé lors de l’enquête de 1923, menée par le curé Archier de Saint-Symphorien ?

Le Réveil du Vivarais du 11 avril 1953 mentionne l’inscription de l’œuvre aux Monuments historiques. Dans ce même hebdomadaire, en 1966, Gaston Grimaud explique avoir obtenu des informations sur l’histoire de ce Christ par César Filhol.
En 1967, le Christ est confié à la société Maimponte, de Bagnolet, qui réalise des traitements anti-vers, puis un durcissement et un décapage. Cette société avait fourni des devis dès 1959, mais les travaux de restauration ne sont entrepris que huit ans plus tard.

Plus récemment, en septembre 2018, les pièces en bois de la salle dédiée au culte, au musée César Filhol, ont été restaurées par l’entreprise Atelier BA AS, de Bossieu, en Isère, pour lutter contre un dépôt généralisé de moisissure et la suspicion d’une attaque xylophage. Depuis cette date, la statue a rejoint le musée mais celui-ci étant fermé au public, il n’était pas possible de la voir. Dernièrement, l’association des Amis de Veyrines, en lien avec la municipalité de Saint-Symphorien, a entamé une demande de restitution de cette statue qui est demeurée pendant toutes ces années la propriété de sa commune d’origine. La municipalité d’Annonay a émis un avis favorable à cette restitution et une démarche pour effectuer son retour dans sa commune d’origine 100 ans après son départ est en cours.

En février dernier, Juliette Gaultier, directrice des Archives départementales et conservatrice des Antiquités et Objets d’Art, et Aude Poinsot, conservatrice déléguée des Antiquités et Objets d’Art, se sont rendues à Annonay pour voir le Christ, puis à Veyrines pour vérifier dans quelles conditions cette restitution pourra se réaliser.
Elles ont émis un rapport qui précise les modalités d’emballage, de transport, puis de raccrochage de l’œuvre dans l’église de Veyrines. Un restaurateur sera associé à ces démarches qui doivent être entreprises en fin d’année 2023.

Notes de bas de page :
[1] – https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/PM07000022. César Filhol évoque aussi le XVI° siècle.
[2] – La chartreuse de Bonnefoy a été fondée en 1156, à proximité du mont Mézenc, aujourd’hui dans la commune du Béage (07).
[3] – Philippe Duclaux, Une riche histoire qui a façonné le territoire, in Un Village du Haut-Vivarais Saint-Symphorien-de-Mahun, Veyrines une église romane, Cahier de Mémoire d’Ardèche et Temps Présent n° 129, 2016.
[4] – Le musée César Filhol, rue Jean-Baptiste à Annonay.


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