Peter Krause, installé dans la Maison de Marcel depuis juillet 2023, a bien voulu répondre aux questions des Amis de Veyrines sur son métier, fort méconnu, qui est celui d’haubergier. Il nous a également généreusement fournit les photos (©Peter Kraus) permettant d’illustrer cet interview.
Qu’est ce que le métier d’haubergier ?
La définition du métier d’haubergier est la suivante : artisan qui réalise en maille (sur mesure uniquement pour les plus riches) toutes pièces de défense corporelle pour combattant à pied ou à cheval. Haubergier a pour étymologie haubert (également appelé cotte de mailles car cette protection couvrait du cou au genou durant la période Xème – XIIIème siècle). En résumé l’haubergier est le fabricant d’armures en mailles pour protéger tout ou partie du corps.

A quelle période historique correspond le métier d’haubergier ?
Le métier d’haubergier est très ancien car il est lié au développement des technologies de l’âge du fer entre 800 et le Ier siècle avant Jésus-Christ dans l’Europe de l’Ouest. L’utilisation de la maille de fer assemblée pour constituer des défenses corporelles très efficace datant d’environ 800 av JC (culture celtique de Hallstatt), c’est dans ce contexte qu’est né le métier d’haubergier
L‘ensemble du monde celte est reconnu pour sa maîtrise du fer, mais les artisans gaulois se distinguent par leur maîtrise des techniques de fabrication et d’assemblage des anneaux permettant de constituer des protections corporelles. En raison de leur activité de mercenaires dans tout l’ouest européen, les gaulois ont diffusé l’utilisation d’armures en mailles annulaires chez les combattants d’élite (rois, chefs et autres aristocrates). A contrario la légion romaine a démocratisé l’utilisation de la cotte de maille (lorica hamata) avec à partir du Ier siècle avant Jésus-Christ un nombre croissant de légionnaires qui en sont équipés.

Quelles sont les différentes pièces d’armure réalisées par l’haubergier ?
Jusqu’au XIVème siècle l’haubergier réalise le plus souvent l’ensemble des protections corporelles en maille utilisées par le combattant de haut rang :
- La cervellière ou coiffe de mailles recouvre et protège la tête et se prolonge par un camail.
- Le colletin de mailles (ou camail) permet de protéger le cou et les épaules, il est fixé au bas du casque.
- Le haubert (dit cotte de mailles) protège une grande partie du corps, depuis le cou jusqu’au genou ainsi que les bras.
- L’haubergeon est une chemise de mailles couvrant le torse et et dotée de ½ ou ¾ de manches.
- Les chausses (ou jambières) de mailles permettent de protéger les membres inférieurs, y compris dans certains cas le haut du pied.
Du milieu du XIIème au milieu du XIVème siècle apparaît une alternative moins couteuse à la protection corporelle en maille : la broigne. Couvant le torse et se présentant sous forme de justaucorps, celle-ci est constituée le plus souvent de cuir bouilli sur lequel sont cousues des mailles (ou macles) reliées entre elles. La broigne peut également se présenter sous forme de lamellaire comportant de nombreuses petites plaques métalliques rivetées sur le cuir et superposées afin d’assurer une meilleure protection.

Est-ce que l’haubergier réalise les parties textiles ou cuir des armures ?
Jusqu’au XIVème siècle l’haubergier réalise avant tout la protection corporelle en métal sous laquelle sont portés des éléments de protection textiles (cale pour la tête, gambison pour le torse et les cuisses, cretons pour les jambes, brassards et gants), tant destinés à amortir les coups qu’à éviter l’irritation générée par le port d’anneaux de métal directement sur des vêtements fins.
A partir de 1350-1370 le métier d’haubergier évolue avec la naissance de l’armure de plates. Travaillant en collaboration avec le batteur d’armures, il assure la protection des zones du corps non couverte par ce nouveau type d’armures : cou, aisselles, aisne (bas-ventre) ainsi que les articulations des membres inférieurs (arrière du genou, cheville) et supérieurs (coudes, poignets) afin de concilier souplesse et sécurité. L’haubergier ne réalise pas seulement les éléments de protection en mailles mais également leur doublure intérieure en lin ainsi que des pièces de renfort en cuir.
A partir des guerres de religion (deuxième moitié du XVIème siècle) les armures de plates et de mailles deviennent obsolètes en raison du fort développement des armes à feu (couleuvrine, arquebuse, pistole…). Le métier d’haubergier décline alors rapidement, la maille qui vit ses derniers temps, n’est plus utilisée que rarement et uniquement pour l’apparat.
Du début de la guerre de Cent-Ans jusqu’en 1370, le métier d’haubergier évolue en raison de l’évolution de la protection du combattant. La maîtrise de la métallurgie permettant désormais de produire des plaques en fer battu ou en acier doux alliant légèrté et résistante. Naît alors le métier de batteur d’amures. A partir des 20 dernières années du XIVème siècle, l’armure de plates par son jeu grandissant de pièces, couvre de plus en plus la surface du corps des hommes d’armes. Celle de la maille quant à elle, rétrécit. Le batteur d’armures travaille toujours en collaboration avec l’haubergier afin de pouvoir fournir une protection corporelle la plus complète alliant la plate et la maille.

Quelle est la nature de la maille métallique travaillée ?
Jusqu’à XIIIème siècle les mailles utilisées pour la fabrication d’hauberts et autres éléments d’armures souples sont réalisées a partir de lingots de fer étirés via une ou plusieurs filières. A partir du XIIème siècle les progrès de la métallurgie permettent de réduire les importants coûts de production des fils en acier servant à produire les anneaux. Plus résistante et donc plus protectrice que l’armure annulaire en fer, l’armure fabriquée pour partie ou en totalité avec des mailles en acier reste réservée à une élite de combattants riches ou puissants (rois, principes, haute aristocratie, grands seigneurs…).

L’haubergier travaille t’il uniquement la maille ou peut-il aussi travailler le fer plat ?
L‘haubergier et le batteur d’armures sont deux métiers différents qui nécessitent la maîtrise de techniques spécifiques et l’utilisation d’outils très différents. La naissance de l’armure de plates dans la deuxième partie du XIVème est à l’origine de l’émergence du métier de batteur d’armures. Ce dernier collabore avec l’haubergier pour réaliser des protections corporelles sur mesure offrant le maximum de sécurité à l’utilisateur.

Quels sont les outils utilisés par l’haubergier ?
N‘étant par un métallurgiste, au Moyen-Age l’haubergier achète des fils de fer ou d’acier qu’il enroule, découpe puis resserre pour leur donner la forme d’anneaux. Il les renforce ensuite en les chauffant puis en les trempant, avant de les assembler à l’aide de rivets en fer doux.
Pour pratiquer son métier l’haubergier utilise avant tout une enclume ainsi que de nombreux marteaux, poinçons et pinces pour façonner et percer les anneaux. Avec en complément la pince à riveter pour assembler les anneaux.

L’haubergier est-il uniquement un fabricant d’amures en mailles ?
Durant tout le Moyen-Age les pièces d’armure en mailles sont des équipements couteux. Ils se transmettent le plus souvent de père en fils par héritage et peuvent être utilisés durant plusieurs siècles. En fonction des tendances en matière de protection corporelle et au fil des générations, des pièces d’armures sont alors retaillées pour réaliser des armures sur mesure adaptées à la morphologie et au type de combat des nouveaux utilisateurs.
De plus l’haubergier répare les éléments d’armure en maille qui ont souffert des combats, il peut à ce titre remplacer des anneaux brisés ou simplement tordus par les coups des diverses armes reçus par le propriétaire de la protection corporelle.

Quelle est la clientèle de l’haubergier à travers les différentes époques ?
Si la clientèle varie au fil des époques, la protection corporelle en mailles annulaires reste toujours un lourd investissement en raison du temps nécessaire à sa réalisation.
Ainsi chez les gaulois ce sont uniquement les chefs et les membres de l’aristocratie combattante qui sont équipés de ce type d’armes défensives. A contrario la république puis l’empire romain vont généraliser le port de l’armure de mailles dans les légions au début de notre ère car c’est l’état qui leur fournit un équipement complet. Même les auxiliaires qui n’était pas citoyens romains étaient dotés de ces équipements coûteux.
Durant le Haut Moyen-Age c’est uniquement l’élite des Milites (rois, princes, grands aristocrates, riches seigneurs, chevaliers professionnels de la guerre…) qui est dotée d’un équipement complet à base de mailles (10% au maximum des combattants). Une autre partie minoritaire des combattants possède un équipement protégeant les parties les plus vulnérables du corps. Les combattants à pied (la piétaille) sont le plus souvent équipée simplement de casques en cuir bouilli et de gambisons, voire de protection encore plus rudimentaires.
Dès le XIIème siècle les milices communales des cités les plus riches équipaient partiellement leurs combattants à pied de protections en mailles (pour les parties du corps les plus vulnérables). De même les réformes militaires de Charles VII (1403-1461) tendaient à démocratiser l’utilisation de la maille au sein des compagnies d’ordonnance qu’il organise de manière standardisée.
La maille utilisée par l’haubergier évolue t’elle dans le temps ?
Jusqu’au XIVème siècle les mailles utilisées pour réaliser des protections corporelles sur mesure se présentent sous forme d’anneaux ou de mailles rondes. A partir de mi- XIVème siècle la maille réalisée sous forme d’anneaux plats se développe et les deux formes ensuite coexistent.
La finition de mailles dite « Black Finish » consiste à les noircir au charbon de bois pour en limiter les phénomènes de rouille ou d’oxydation.
En quoi consiste le rivetage des mailles ?
Pour réaliser une protection corporelle sont utilisés des anneaux d’un diamètre de 4 à 10 millimètres de diamètre en fonction des moyens du commanditaire. L’assemblage des mailles (quatre en une ou six en une) se fait en utilisant des rivets en fer doux selon les modalités suivantes :
- utilisation d’anneaux à riveter uniquement,
- alternance d’anneaux à riveter et d’anneaux pleins.

Existe t’il d’autres modes d’assemblage des mailles que le rivetage ?
Dans l’Antiquité le seul mode d’assemblage utilisé pour les anneaux est le rivetage en 4 en 1 (ou en 6 en 1 à partir du Moyen-Age). La couture d’anneaux de protection sur du textile ou du cuir bouilli (broigne) n’est pas considérée comme de l’assemblage de mailles et ne relève donc pas du métier d’haubergier.
Le rivetage de mailles peut également être réalisé avec des anneaux plats et des rivets triangulaires.
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